Un Monde de Fous :

    Le petit chevalier guignette, toutes ailes écartées, survolait la rivière. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche… Rien. Devant lui, en aval, se dessinait la courbe à angle droit bordée de peupliers de la berge concave… Rien de suspect n’alerta ses sens. Il prit le virage et bascula ses ailes vers l’arrière pour freiner et se poser sur la berge convexe, celle où les crues déposent les alluvions et forment des plages de vases farcies de délicieuses larves. Toc ! Posé… Les ressorts de ses pattes amortirent l’atterrissage. Un coup d’œil amont, un coup d’œil aval... Tout semblait normal. Entre les gros troncs des peupliers de la berge opposée, il pouvait apercevoir les vaches brouter calmement au milieu du pré… Plutôt bon signe, pas d’intrus dans le secteur. Il enfonça son long bec dans la vase, et un petit ver de vase, un. Il releva vivement la tête… Non rien, rien qu’un ragondin traversant la rivière, un paquet d’herbe destiné à sa progéniture entre les dents. Il continua son repas, et un ver de berge… Il crut voir un mouvement le long d’un gros tronc face à lui. Il s’accroupit prêt à se propulser dans les airs... Rien non plus… Pourtant quelque chose clochait, il ne savait pas quoi, il n’était pas tranquille. Il engloutit un autre ver comme pour se rassurer en gardant un œil sur le gros peuplier. Il n’était pas de cette couleur d’habitude. Mais rien ne bougeait si ce n’est les herbes légèrement agitées par une petite brise qui venait de se lever. Une bergeronnette vint se poser près de lui, une mouche de mai au bec. Elle profitait de l’éclosion pour s’en goinfrer. Sa présence rassura l’échassier qui reprit son festin.

    L’orage allait éclater, tous le savaient. Cela avait déclenché chez la gent animale une véritable frénésie alimentaire. Toutes les truites ou presque gobaient à tire-larigot les éphémères qui passaient à leur portée. Les moineaux traversaient et retraversaient la rivière, porteurs à chaque passage d’un nouvel insecte cueilli à la surface de l’eau ou dans les airs.

    A la belle matinée d’été avait succédé, vers midi, un temps lourd, étouffant, humide, mou. Des bancs de stratus avaient lentement grignoté le ciel radieux du matin et des journées caniculaires précédentes. Des altocumulus en altitude les avaient rapidement rejoints et déjà les premiers cumulo-nimbus développaient leur champignon gorgé de pluie, voire de grêle… Au loin vers l’ouest, très loin encore, au-delà du Pays de Bray, vers Rouen peut-être, on pouvait entendre le roulement faible mais quasi-continu du tonnerre.

    L’homme attendait assis au pied du gros peuplier. L’instinct du petit chevalier ne l’avait pas trompé. Bien que rien ne signalât sa présence, il était là, dissimulé par les graminées de la berge et quelques ombelles à fleurs blanches d’une touffe de berce. Il n’avait pas allumé sa cigarette pour ne pas être trahi par la fumée, ne faisait aucun geste. Sa canne, un fouet en carbone de neuf pieds était appuyé contre l’arbre. Son éternel feutre à larges bords qu’il avait promené sur de nombreuses rives de France et de Navarre dissimulait la moitié de son visage et surtout le mouvement de ses yeux aux aguets. Il attendait depuis une heure déjà, peut-être plus, il ne savait pas, il ne savait plus. Il surveillait l’entrée du virage du coté de la berge concave, là où le courant creuse sous celle-ci, profond, jusque sous les arbres. Une grosse truite fario y avait élu domicile, bien à l’abri au milieu des racines des peupliers. Juste en amont de sa retraite, un arbrisseau d’aubépine aux fleurs blanches et odorantes baignait un de ses rameaux flexibles. Cela créait un léger courant de surface où se regroupaient tous les insectes dérivant de ce coté de la rivière. Au cours d’une éclosion importante la « grosse du virage »  n’avait qu’à sortir le nez de son repaire et se poster à cinquante centimètres à l’aval de la branche épineuse pour faire le plein en quelques minutes sans dépense inutile d’énergie; et cela en toute sécurité, la cache était là à un coup de sa puissante nageoire caudale.

    Les éclosions de mouches de mai commencèrent très tôt, en fin de matinée. Il pouvait être maintenant dans les seize heures et la rivière s’en trouvait tapissée. Au-dessus des prés, des nuages d’éphémères dansaient leur ballet nuptial. D’autres tapaient l’eau à intervalles très courts pour déposer leurs œufs. D’autres encore dérivaient les ailes à plat, spents abandonnés au courant, mortes après la ponte, épuisées, la tache de leur unique journée de vie d’imago accomplie. Mais ce que préfère notre pêcheur dans ce magnifique spectacle qu’est la reproduction des grandes éphémères, communément appelées mouches de mai, c’est l’éclosion.

    Vous ne voyez rien sur l’eau et la seconde suivante, miracle, un insecte dérive quelques mètres les ailes dressées en V pour les sécher, tout juste extrait de son exuvie dans le film de la surface. Le subimago, ou émergente, est devenu imago, insecte parfait. C’est l’envol, la parade nuptiale, l’accouplement, la ponte et la mort tous les ans renouvelés…

    L’homme guettait toujours, il attendait que la « grosse » sorte. Beaucoup d’autres truites étaient déjà en activité. En d’autres circonstances il aurait eu l’embarras du choix. En amont du virage, en tête du pool, une kyrielle de truitelles s’en donnaient à cœur joie, c’était des «  splish » de tous les instants. Juste dans l’angle, une pas vilaine du tout dessinait de beaux ronds à chaque gobage. A ses pieds, oui à ses pieds mêmes, une qui devait bien mesurer ses quarante centimètres - il l’avait aperçue - montait régulièrement; plus bas encore d’autres et en face le long du banc de vase... La rivière bouillait. Mais il voulait la «grosse» C’était aujourd’hui ou jamais, par ce temps d’orage qui les rend comme folles… Si elle se décidait à sortir. Elle ne sortait pas souvent et jamais longtemps, parfois le soir tard, trop tard, au-delà de l’heure légale. Avec ses compagnons habituels de pêche, ils l’avaient « souventes fois » attendue et rarement observée à la nuit tombée, les cannes repliées. D’autres aussi la connaissaient « la grosse du virage » qui la manquèrent par maladresse, mauvais posé, dragage, mauvaise mouche… Qui s’étaient fait casser dans les racines ou à cause d’un nœud sur le bas de ligne – négligences payées cash…

    Gobage ! Là ! Un mètre sous la branche baignant. Le cœur du moucheur battit un peu plus vite. C’est elle ou ce n’est pas elle ? Un second gobage quelques centimètres plus haut lui donna un gros espoir, un troisième encore un peu plus haut dissipa ses doutes. Elle se mettait en place et tout de suite à table, mise en confiance par ses congénères qui « casse-croutaient » allègrement depuis longtemps déjà.

    Elle était décidément à table. Toutes les dix secondes à peine elle montait sucer une mouche en surface. Elle serait vite gavée, il n’y avait pas de temps à perdre. D’un geste lent le pêcheur à la mouche empoigna son fouet… Ce qui eu pour effet de catapulter le chevalier guignette dans les airs d’une puissante détente de ses pattes grêles. Il disparut en deux secondes pour gagner en aval, au-delà du moulin, un autre banc de vase hospitalier. La bergeronnette interloquée se jucha quelques mètres en amont sur une grosse branche charriée par les crues de l’hiver dernier. Elle ne semblait pas apprécier la découverte de cet intrus en plein festin et hochait de la queue à qui mieux mieux. Le ragondin qui traversait pour la nième fois avec un paquet d’herbe aux dents – c’est que ça bouffe une nichée de ces bêtes là – s’immergea avec un « plouf » sonore et se laissa dériver pour ne refaire surface que dans les herbiers en queue de pool où il venait s’approvisionner.

    Riant intérieurement de la petite panique qu’il venait de déclencher heureusement à l’aval de son poste, le pêcheur ôta son imitation d’éphémère de l’accroche mouche, tira sur le bas de ligne dans le but de faire dépasser quelques centimètres de soie au-delà de l’anneau de tête. En deux ou trois coups de scion rapides il en fit glisser un peu plus et commença à fouetter… Arracher, pousser. Les gestes s’enchaînaient naturellement, fruit d’un long apprentissage et de beaucoup de pratique. Sa main gauche tirait du moulinet à chaque battement de la canne ( 11 h / 13 h ) un bon mètre de soie qui filait dans les anneaux et s’ajoutait à la longueur qui s’étalait d’avant en arrière puis d’arrière en avant au-delà du scion. Tout cela allait et venait dans le même plan, largement au-dessus des herbes, suffisamment en dessous des branches, entre les troncs des peupliers, dans la fenêtre qui lui évitait l’accrochage. Quand il jugea qu’il avait juste la bonne longueur dehors, il expédia sa mouche d’un petit shoot un mètre en amont de la branche de l’épine et une trentaine de centimètres au-dessus de la surface pour que l’ensemble ne claque pas sur l’eau et que la mouche artificielle termine sa chute naturellement, lentement comme un insecte qui choit ou se pose. D’un petit mouvement du poignet il avait pris soin dans le même temps d’obliger la soie à se poser un peu plus sur la gauche, à côté du courant pour éviter qu’elle ne soit entraînée trop vite et fasse draguer sa mouche. Celle-ci dériva, effleura la branche, glissa dans le petit courant… Gobage ! Il ferra comme un malade… Pendue !

    Dès le ferrage il inclina la canne vers la gauche pour ramener SA truite vers le milieu de la rivière et l’empêcher de regagner sa cache et les racines qui seraient fatales au bas de ligne. Pour la circonstance, sachant qu’il s’attaquait à un gros poisson, il avait monté… gros, du seize centièmes, lui qui ne dépassait jamais le douze ou le quatorze. Il avait confiance en son matériel. Son bas de ligne était neuf, il l’avait refait avec soin le matin chez lui, dégressif, en queue de rat, avec de beaux nœuds barils discrets mais solides.

    La truite sonda, gagna le fond et se rua en direction de son repaire. D’une main ferme et usant du nerf de sa canne semi-parabolique il la maintint, lui ramena la bouche dans le courant central. Elle changea de tactique, se laissa dériver dans le puissant courant de bordure, passa à ses pieds, en trombe. Il l’aperçut, longue… Il siffla « elle n'est pas au sec celle-là » et actionna la gâchette de son moulinet semi-automatique pour récupérer la soie en trop ( ne pas lui laisser de mou surtout ) et l’accompagna dans sa descente. Il comprit à temps ce que manigançait l’adversaire, gagner le labyrinthe des herbiers de renoncules d’eau en queue de pool. Il freina la soie entre le pouce et l’index (chaud) et avant qu’elle n’atteignit la fin du profond renversa sa canne vers l’amont pour lui remettre la tête dans le courant. A cet instant il sut qu’il allait gagner la bataille. Cette partie de la rivière était large et moyennement profonde, sans obstacle. La fario multiplia les rushs, vers l’aval, vers l’amont. Il contra. Elle tenta de se glisser sous la berge à ses pieds. Il la maintint au large canne haute. Elle exécuta une chandelle, sauta près d’un mètre hors de l’eau. Il contrôla le mou de la ligne. Enfin, après des minutes qui lui parurent interminables, les rushs s’espacèrent, la vaillante bête s’épuisait. Elle monta en surface, repartit une fois, deux fois, se mit à plat, vaincue, abandonnée. Le pêcheur à la mouche la fit glisser jusqu’à une portion de berge basse, où à la main, il put la saisir en arrière de la tête au niveau des nageoires pectorales. Il l’approcha du talon de son fouet gradué de cinq en cinq à l’aide de fines bandelettes d’adhésif. Elle mesurait près de cinquante centimètres (48 ou 49) Cette précision lui suffisait. Il décrocha sa mouche de la lèvre supérieure du magnifique poisson. Sa robe était ponctuée de taches légèrement orangées, ses nageoires longues et diaphanes, son corps épais. Il estima son poids à trois livres. Admiratif, il déposa Dame Fario délicatement dans un petit courant. Il la maintint un long moment par la queue en accomplissant des mouvements d’arrière en avant pour la ré-oxygéner. Quelques ondulations du long corps lui signalèrent qu’elle retrouvait ses esprits. D’un coup encore mal assuré de sa nageoire caudale, elle se dégagea de la main, s’accorda une courte pause et totalement remise, disparut en un éclair dans les profondeurs. Va la belle ! Et merci. A une autre fois, peut-être…

    L’homme récupéra son fouet abandonné sur le pré, nettoya sa mouche, la sécha, coupa le nylon avec son coupe-fil ( jamais avec les dents ça abîme… le fil ) L’imitation rejoignit ses semblables dans un des compartiments de la boite. Il était bien. Il roula une cigarette « pour fêter ça »

    Sur son petit nuage, il retraversa le pré en longeant la rivière pour regagner le chemin où était garé son véhicule. Une fusée bleue le dépassa par la droite, au-dessus de l’eau. L’oiseau bleu ( il existe, je l’ai vu ), un martin-pêcheur, alevin au bec et feu au cul regagnait son terrier dans quelque berge abrupte ou une quelconque grosse souche aussi moussue que pourrie. L’énorme champignon d’un cumulo-nimbus violacé barrait l’ouest et obscurcissait le ciel. Il se rendit compte qu’il faisait sombre, presque nuit. Chemin faisant, il redécouvrait le paysage familier, redescendait doucement sur terre. Il traversait des nuages d’éphémères. Il en avait partout, sur le gilet, les cuissardes, le visage, sans doute le chapeau. Un éclair bleuté zébra le ciel, suivi six secondes plus tard d’un violent coup de tonnerre. L’orage déboulait des bois de Savignies dans la vallée. Il allongea le pas. Arrivé à sa voiture il rangea précautionneusement son fouet dans sa housse, la housse dans le fourreau en PVC. Il ôta son gilet aux nombreuses poches, troqua ses cuissardes pour de simples trainings, jeta son vieux feutre au fond du coffre. Une grosse goutte s’écrasa sur le chemin, puis une autre. Une forte odeur de poussière monta jusqu’à ses narines. Une rafale de vent tordit les peupliers. Éclair… Tonnerre ! Trois secondes. L’orage était là à un kilomètre. Une bourrasque de pluie chaude lui rentra la tête dans les épaules. Il s’assit au volant à l’abri, mit le contact.

    Et son automobile, au milieu des éléments déchaînés, le ramena dans l’autre monde… celui des fous.

              Par Marc Méret (que nous remercions), écrivain, pêcheur, amoureux du département de la Creuse, et co-administrateur du site FOUS DE PÊCHE.