Les brochets de LA MARNE :
Le frein du moulinet mi-lourd, un Galion 42R, crissait depuis dix bonnes minutes. Le lancer en fibre de verre pleine, cadeau de Josiane pour ses quarante ans, était courbé en demi-cercle. Le fil, du nylon 35 centièmes, miaulait dans l’air, à limite de rupture. Trois pas en arrière, juché sur une souche pour mieux voir, Titi, l’épuisette à la main, suivait le combat, silencieusement. Il se gardait bien d’abreuver son copain de conseils, ce qui n’eut conduit qu’à l’énerver, d’autant que l’affaire était délicate.
Profitant d’un mardi de congé commun, les deux inséparables peaufinèrent cette troisième expédition. Ils avaient repéré en amont de Lagny, sur la grande boucle de la rivière, une portion où la route qui mène de Charmentray à Tribaldou, passe entre l’Ourcq et la Marne. Le coin semblait peu fréquenté et, la première fois où ils s’y rendirent, ils furent contraints de se tailler un sentier dans un bosquet humide envahi par les laîches et un entrelacs de trembles couchés par le violent orage qui s’était abattu sur la région l’année précédente. Ce premier contact fut ainsi plus employé à des travaux de bûcheronnage qu’à la pêche malgré tout prometteuse, pour les deux heures qu’ils purent s’y consacrer. Ils se ménagèrent un coup à l’aval d’un arbre énorme, lui aussi couché par l’orage et dont la tête baignait entièrement dans le cours d’eau. Le courant peu puissant, car la rivière est large à cet endroit, dévié par l’obstacle, allait buter sur la rive opposée, créait un vaste remous dont le contre-courant, assez lent, venait mourir à leurs pieds. Après sondage, le dit remous et ses abords s’avérèrent assez profond, environ deux mètres. Tous ces indices et leur sens de l’eau concordaient pour laisser pressentir que grouillaient là-dessous des bancs de cyprinidés de tous poils ou plutôt de toutes écailles et subodorer que la tête d’arbre abritait un gang de prédateurs de belle taille, toujours à portée de nageoires d’un garde-manger plein à craquer de poisson fourrage. Les premiers coups de ligne exploratoires confirmèrent leurs espérances. Titi se fit même casser comme un débutant par ce qu’il jugea être une carpe légèrement en aval du remous, quelques mètres à l’amont d’un haut fond envahi de myriophylles et de renoncules.
La seconde partie de pêche sur cet emplacement fut un régal. Les prises s’enchaînaient, variées. En plusieurs occasions, ils relâchèrent une partie de leur butin, plaquettes ou grosses brèmes farcies d’arêtes, trop gros gardons de peu d’intérêt alimentaire, des carpeaux, pour faire de la place dans les bourriches métalliques ovales, pourtant de grands modèles. Chacun, à tour de rôle, connut la désagréable mésaventure de se faire couper par un brochet. Les deux fois, en ferrant un probable gardon ou l’une de ces plaquettes qui pullulaient, ils ressentirent dans le poignet le frétillement de la victime qui se débattait, puis plus rien. Ils avaient alors remonté leur ligne amputée non seulement de la prise, mais de l’hameçon et d’une partie du bas de ligne. Les deux collègues échangèrent à chaque fois un regard entendu :
La seconde fois, il y eut même un gros remous sous son scion qui donna une petite idée de la taille du voleur. Il se faisait tard, trop tard pour déballer les lancers qu’ils avaient négligés d’apprêter. Ils replièrent les cannes au coup et, la tête encombrée d’idées revanchardes, donnèrent rendez-vous au flibustier qui hantait ces lieux en lui conseillant vivement de numéroter ses sept cents dents.
Autant dire que ce troisième round fut apprêté avec le plus grand soin : lancers briqués, mécanisme des moulinets vérifiés, freins préréglés et nylons changés. Le Creusois, la veille préleva quelques gardons de deux doigts (au cas ou les cyprins tarderaient à répondre à l’appel de l’amorce) dans leur réserve personnelle à demeure dans le canal de l’Ourcq, à trois cents mètres de chez lui, sous le pont de chemin de fer. Dans ce vivier de fortune, un tambour de machine à laver (encore une combine du Titi), s’ébattait à longueur d’année un stock de cinquante à cents gardons et gardonneaux, de quoi pouvoir se rendre traquer, au pied levé, perches et brochets. ( Note de l’auteur : Au tout début des années 60, le sandre n’avait pas encore colonisé toutes nos eaux et le silure glane était inconnu de la plupart des trois millions de gaulois) Cette prison ingénieuse était reliée à un pieu de fer, profondément fiché dans la berge, par un tronçon de cordage abandonné le long du canal par un marinier. C’est dire s’il était solide. Solide quoique peu discret et facilement repérable. Mais nul, en ce temps n’aurait eu l’idée saugrenue de venir « cravater » les vifs des deux compères. Ceux-ci étaient connus, respectés et estimés des autres pêcheurs qu’ils dépannaient souvent en appâts et matériel et auxquels ils dispensaient généreusement de précieux conseils. S’il y avait bien dans le lot quelques filous, jaloux de leurs paniers régulièrement pointus, aucun d’entre eux ne s’eut risqué à visiter leur vivier sous peine de graves représailles, non seulement de la part des intéressés, mais de la grosse majorité des membres de la société de pêche. Et c’est bien connu : « On est toujours vu au bord de l’eau »
Le Creusois bataillait toujours avec son grand bec qui cherchait, bien évidemment, à gagner l’entrelacs de branches de la tête d’arbre. Canne haute, il parvenait à le maintenir dans le grand remous. Dès le début des hostilités, Titi avait relevé les cannes au coup pour parer à tout emmêlage fatal. Le combat s’éternisait. Le monstre, à n’en plus douter, gardait obstinément le fond. Il n’avait même pas sauté, la gueule ouverte, pour tenter de se libérer de son entrave, comme le font habituellement les gros brochets en pareille circonstance. Le pêcheur sentait la tétanie gagner ses bras. Il fallait conclure. Il resserra un peu le frein du moulinet et poursuivit son travail de pompage. Cinq bonnes minutes lui furent encore nécessaires pour amener ce tronc de bouleau en bordure, non sans que celui-ci eut piqué trois démarrages désespérés qui obligèrent à rendre la main. Le Parisien qui patientait avec un calme déconcertant et une confiance aveugle dans le savoir-faire de son copain, put enfin mettre à l’eau l’épuisette à large ouverture ronde, au long manche en deux brins de bambou et au profond filet de lin. Au commandement « maintenant » de son ami, il la releva en faisant basculer la tête et la moitié du corps de la bête qu’il pocha et recula le plus loin possible de la berge pour éviter le désagrément de la voir s’appuyer sur la terre ferme et, d’un coup de queue, briser la ligne pour d’un saut regagner l’élément liquide. Cela se voit de nombreuses fois, et ce n’est pas la rafale de jurons qui s’en suit qui modifie le cours des choses.
L’ami Titi acheva le parcours en reculant sur les fesses et en s’aidant des talons par la faute d’une ronce traîtreusement tendue sur ses arrières. Au gros quart d’heure de passivité forcée, succéda une intense activité. De son poste d’observation, il avait suivi toutes les péripéties du duel, en avait, dans sa tête, commenté les différentes phases, l’avait vécu intensément comme s’il eut lui-même tenu la canne. Il assomma le poisson d’un coup précis à l’aide d’un petit marteau qu’il gardait toujours dans sa caisse. Cet outil anachronique parmi le matériel de pêche se révélait d’une remarquable efficacité pour occire les prises qu’ils souhaitaient garder. Toujours pratique et sans doute plus lucide, ce coup de grâce asséné, le Parisien coupa avec l’Opinel qui ne quittait jamais sa poche, un morceau de bois qu’il introduisit avec précaution dans la gueule du géant pour la lui maintenir ouverte. Muni d’une paire de pince, il put ainsi, sans risque de se couper sur les lames de rasoir des nombreuses dents, récupérer la racine d’acier et l’hameçon double solidement implanté dans la mâchoire supérieure.
Le Creusois, vidé, assis sur une souche, regardait s’affairé son camarade aux fesses maculées de boue par sa reptation forcée. Il soufflait comme un coureur à l’arrivée d’un cinq mille. Ses bras, jusqu’aux épaules, étaient douloureux et il tentait de maîtriser les tremblements qui agitaient ses mains depuis la mise au sec de sa prise. Son collègue déroula le mètre ruban.
Puis s’étonnant du regard soudain fixe du Creusois.
Le Parisien haussa les épaules en rigolant.
Mais devant les yeux exorbités de son compagnon, il consentit quand même à se retourner pour constater que son flotteur-poire surmonté d’un gadin rouge venait bien de plonger entraînant à sa suite les trois postillons.
Il se précipita sur son lancer, un antique bambou de 3m60 en trois brins, tiercé, avec des anneaux en porcelaine, qu’il envisageait depuis longtemps de remplacer par une canne plus moderne en fibre de verre. Il l’avait bien en main, son action était excellente et elle lui avait permis de prendre tant de brochets, de carpes et d’anguilles comme le bras, qu’il remettait d’année en année la douloureuse séparation. De la main gauche, il tendit le fil et chercha le contact. Un coup de nez lui confirma qu’un invité se trouvait effectivement à l’autre bout. Il moulina l’excédent de fil qui pendouillait à ses pieds et d’un geste ample ferra. Cela ne traîna pas. Il se produisit un large et bruyant remous et l’invité annonça tout de suite la couleur en se propulsant dans les airs pour se décrocher. Peine perdue, quand Titi ferrait, il ne faisait pas semblant et l’hameçon se trouvait piqué et bien piqué. Les deux complices eurent alors l’impression de visionner le même film à une demi-heure d’intervalle, le rôle des acteurs étant toutefois inversé. L’issue fut identique, fatale au bec de canard. Le Creusois rendit la politesse à son équipier en s’occupant des formalités et annonça :
Les deux complices réalisaient avec peine leurs bonnes fortunes. C’était à ce jour leurs plus belles prises (et elle le resta longtemps pour Titi) Ils se congratulaient, riaient, se tapaient les mains, se prenaient aux épaules, tournaient comme des poules saoules autour des deux poissons étalés sur un tapis de laîches. De vrais gamins !
Ils n’avaient pas vu le temps passer, et ces péripéties les avaient amenés à près de midi. Ayant sauté la pause casse-croûte de la matinée, ils eurent soudain la confirmation que « les émotions, ça creuse » Tout d’abord, il convenait « de fêter ça » Le Creusois déboucha la bouteille qu’il avait pris soin de caler au frais, dans un amorti de la rive, dès leur arrivée au jour naissant. Le petit coup de rouge qu’ils se « jetèrent derrière la cravate », s’il était loin d’un grand cru sorti de derrière les fagots, fut certainement un de ces « canons » qu’ils dégustèrent avec le plus grand plaisir. Il dégageait tous les parfums de la belle pêche qu’ils venaient de réaliser, des parfums de mucus, d’herbe et d’eau comme les deux poissons qu’ils ne pouvaient s’empêcher de lorgner du coin de l’œil. Il avait en bouche un goût de complicité, de marais, d’humus et de vieux saule creux. Jamais, non jamais, plus tard, quand ils purent s’offrir, dans les grandes occasions, des St Emilion, des Graves, un Chateauneuf du Pape, un Pommard, ils ne retrouvèrent le bouquet qui fit de ce pinard très ordinaire un grand cru d’allégresse et de belle amitié.
La grisaille du matin laissait passer quelques rayons de soleil. Ce tout début d’octobre était très doux. Il ne pleuvait pas, pour une fois en cette année 1960, une des plus pourries depuis la guerre. A quelque chose malheur est bon elle regonfla les nappes phréatiques mises à mal l’année précédente qui fut, elle, particulièrement sèche. Comme quoi, les années se suivent...
Euphoriques, les deux hommes firent un sort au saucisson à l’ail et à l’épaisse tranche de pâté de tête. La gamelle de patates à l’huile ne fit pas un pli et du flan cuit la veille par Josiane, ils n’en gardèrent qu’une petite moitié en cas de fringale dans le courant de l’après-midi. Cette pause déjeuner s’éternisa quelque peu, constamment interrompue par des commentaires sur les « exploits » du matin. Les brochets avaient complètement occulté les nombreuses prises des premières heures de la matinée. Ainsi, ce barbeau dans les quatre livres qui donna bien du fil à retordre à Titi ; et cette brème, large comme un couvercle de lessiveuse que le Creusois avait maintenue pendant dix minutes avant qu’elle ne se mit à plat, épuisée, vaincue. Les deux bourriches étaient pleines et les pêcheurs décidèrent sagement de remettre directement à l’eau toutes les prises de l’après-midi qui ne présenteraient pas un réel intérêt.
La bouteille ne survécut pas à ce repas de communion et tout guilleret les heureux compères reprirent leur faction devant les gaules. Une poignée de blé lancée sur leurs coups battit le rappel de la blanchaille. Ils n’attendirent pas longtemps la première touche. Les grains, cuits à point, tenaient parfaitement à l’hameçon et faisaient merveille. Leur préparation était l’œuvre du Creusois. Les inséparables se répartissaient les taches à chaque partie de pêche commune. L’un s’occupait des appâts, l’autre de l’amorce. Cela minimisait les dégâts occasionnés dans les cuisines et de ce fait les conflits avec les épouses qui n’aiment jamais trop que l’on souille leur batterie de casseroles et autres faitouts à cuire blé, chènevis, fèves, maïs, patates et à faire gonfler du pain ou des farines plus ou moins odorantes voire malodorantes.
Les deux hommes pêchaient le plus souvent au blé, esche très appréciée des cyprins et d’approvisionnement aisé, pour eux. Il arrivait par trains entiers à la gare de triage de Pantin et surtout par péniches pleines à ras bord, via le canal de l’Ourcq. De temps à autre, selon les besoins, le préposé aux appâts se rendait sur les quais, un sac de jute sur l’épaule et, au milieu d’un nuage de moineaux, reconstituait leur stock en moins de cinq minutes avec tout ce qui se perdait au cours des déchargements. En début et en fin de saison, ils pêchaient au ver de terre ou de terreau et à l’asticot qu’il se procurait (mais il ne fallait surtout pas le dire) par l’intermédiaire d’un voisin qui travaillait aux abattoirs, au bout de leur rue.
L’amorce était le domaine réservé de Titi. Il composait de savants dosages selon les poissons recherchés, des recettes extraites de l’œuvre de Raoul Renault dont il possédait la collection complète. Il y ajoutait une touche personnelle : un peu plus de pain trempé et broyé pour la brème, forçait sur le chènevis moulu avec une pointe d’anis pour le gardon, beaucoup de pomme de terre et de blé cuit pour la carpe, du goudron de Norvège pour la tanche... Le génial pêcheur au coup ne manquait pas d’idées et tirait vers le haut son ami qui excellait, lui, sur les carnassiers.
Vers le milieu de l’après-midi, le Creusois qui avait besoin de se dégourdir les jambes, remonta son lancer où le vif, ramené en bordure par le courant, avait rendu l’âme. Il l’équipa d’une des montures à poisson mort de sa fabrication, précédée d’un petit avançon métallique sur laquelle il locha un gros gardon et s’en alla prospecter la rivière en amont de l’arbre noyé. A deux reprises, il laissa poisson, monture, racine et émerillon dans une branche. Il bougonnait et allait abandonner quand quelques mètres au-dessus de l’arbre giclèrent en éventail une grêlée de gardonneaux. Un brochet chassait bien dans le secteur. Oubliant les déboires précédents, le pêcheur refit son montage et relança un peu en amont de l’endroit où se produisit la chasse. Un instant il crut, fataliste, à une troisième accroche quand son appât se bloqua. C’est en faisant tressauter le scion pour tenter un décrochage hypothétique, qu’il ressentit le coup de nez et le demi-tour qu’effectuait la bête pour gagner son repaire. S’il l’atteignait c’était foutu. Perdu pour perdu, le Creusois tenta le coup. Il bloqua son frein et coucha sa canne pour au moins dévier la trajectoire du poisson. Ce coup de poker réussit et le brochet se retrouva le nez dans le courant qu’il remonta, allez savoir pourquoi. Le suivant sur la berge, le pêcheur put desserrer un peu son frein et travailler son bestiau. Car il s’agissait bien d’un vrai monstre qu’il tenait en laisse. Il dut gueuler « à l’épuisette » pendant au moins cinq minutes avant que son copain daignât admettre que ce n’était pas une de ces blagues qui se pratiquent régulièrement entre compagnons de pêche. Et c’est tout penaud que Titi réédita ses gestes du matin, mais gambada comme un cabri avec son ami quand il mesura un mètre douze et qu’ils estimèrent le poids du grand, très grand bec, à pas loin de vingt livres, au moins dix-huit.
C’était trop ! Les bourriches pleines, ces trois très gros brochets pris sur moins de cent mètres de rivière, eurent raison de leur sérénité habituelle. Ils remballèrent en désordre, firent deux voyages jusqu’à la voiture pour transporter matériel et poissons et rentrèrent sur Paris en chantant :
Ma pom meu, c’est moi ah ah ah. J’suis plus heureux qu’un roi...
C’est tout juste s’ils ne klaxonnèrent pas comme pour un mariage.
FIN.
Il s'agit d'un extrait du second livre "le Creusois" de Marc Méret, pêcheur et écrivain talentueux que je remercie au nom de toute l'équipe. Je rappelle également qu'il est coadministrateur du site des Fous de Pêche dont voici les liens : le site - Le forum.